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darkngoth
Description du blog :
Bienvenu à vous tous qui longez les couloirs longs et obscurs de la vie
Catégorie :
Blog Musique
Date de création :
07.04.2006
Dernière mise à jour :
20.07.2006
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Posté le 22.04.2006 par darkngoth

Histoire des enfants de Lir

Posté le 22.04.2006 par darkngoth
Au temps où le peuple-fée, qui habite sous terre ses palais des collines se choisit un roi après la bataille de Tailtinn, quand Lîr apprit qu'on donnait la couronne à Bôv Derg, son déplaisir fut grand. Il quitta l'assemblée sans prendre congé ni dire mot à personne, car c'était lui, pensait-il, qu'on aurait dû faire roi. Mais si lui s'en alla, on n'en donna pas moins la couronne à Bôv Derg, aucun des cinq concurrents ne la lui enviant, sauf Lîr. Et ce qu'on résolut fut de poursuivre Lîr, brûler sa maison forte, l'assaillir lui-même avec la pique et 1'épée, pour le punir de ne pas s'incliner devant le roi qu'on avait choisi.

- Nous n'allons pas faire cela, dit au contraire Bôv : ce guerrier défendrait n'importe quelle place qu'il occupât ; et d'ailleurs, en suis-je moins roi du peuple-fée parce qu'il refuse de plier devant moi ?

Tout alla de la sorte pendant un assez long temps ; mais enfin un grand malheur tomba sur Lîr: il perdit sa femme, morte après une maladie qui dura trois jours. La chose fut très cruelle, et il avait de la morte un lourd regret dans le cœur.

On parla beaucoup de cette mort en ce temps-là et la nouvelle en circula dans toute 1'Irlande, et elle arriva jusqu'au palais de Bôv quand il avait autour de lui les pnncipaux du peuple-fée. Et Bôv dit :

- Si Lîr y tenait, mon amitié lui serait d'un grand secours, aujourd'hui que sa femme n'est plus. Car j'ai ici avec moi les trois jeunes filles les mieux faites, et du plus beau visage, et du meilleur renom qui soient dans toute l'Irlande, Év, Ifé et Ailve, filles d'Oilell, roi d'Arann, auxquelles je sers de père adoptif.

Ses hommes dirent qu'ils trouvaient son idée bonne, et qu'il disait vrai. On envoya messages et messagers, de la part de Bôv Derg, à I'endroit où vivait Lîr, lui mander que s'il lui plaisait de s'allier avec le fils de Dagda et le reconnaître souverain, il en recevrait l'un de ses enfants d'adoption. Lîr, appréciant l'offre, se mit en route le lendemain, avec cinquante chars, du Palais de la Blanche-Colline ; et il prit au plus court, pour atteindre le lieu où vivait Bôv, sur le lac Derg : on lui fit grand accueil, et les gens se montraient pleins d'allégresse et de bonne grâce, et sa suite et lui reçurent toutes sortes d’attentions cette nuit-là. Les trois filles d'Oilell, roi d'Arann, étaient assises sur le même siège que la femme de Bôv Derg, reine du peuple-fée, laquelle était leur mère adoptive. Bôv dit :

- Tu peux choisir entre les trois jeunes filles, Lîr.

-Je ne saurais dire, répondit Lîr, laquelle je préfère ; mais quelle qu'elle soit, l'aînée est la plus noble, et celle qu’il me sied mieux de prendre.

- Puisqu'il en est ainsi, reprit Bôv, c'est Év qui est l'aînée et je te la donne, si c'est ton vœu.

- C'est mon vœu.

II prit donc Év à femme cette nuit-là, demeura une quinzaine, et ensuite l'emmena dans son palais à lui, où il donnerait une grande fête pour leurs noces. Avec le temps, Év lui donna deux enfants, une fille et un fils, dont les noms furent Finuala Blanche-Épaule, et É. Après un temps encore, elle reprit le lit, et cette fois donna le jour à deux fils, qu'on appela Fiachra et Conn ; mais elle mourut à leur naissance. Ce fut à Lîr un lourd poids sur le cœur, et s'il n'avait eu la pensée arrêtée sur ses quatre enfants, il eut été bien près de mourir de chagrin.

La nouvelle parvint à la demeure de Bôv Derg, et tous jetèrent trois grandes, hautes lamentations, pleurant leur fille adoptive ; mais quand ils l'eurent pleurée, voici ce que dit Bôv :

- Nous sommes désolés de savoir notre fille morte, tant pour l'amour d'elle que pour l'amour de l'homme de cœur à qui nous I'avions donnée, et que nous remercions de sa fidélité. Mais l'amitié entre nous ne sera pas rompue, car je lui donnerai pour femme la sœur de l'autre, Ifé.

À cette nouvelle, Lîr vint chercher la jeune fille, l'épousa, et l'emmena chez lui dans son palais. Ifé aimait et honorait les enfants de sa sœur, car en vérité personne au monde ne pouvait voir ces quatre enfants sans leur donner l'amour de son cœur. Bôv Derg avait coutume d'aller souvent chez Lîr pour l'amour de ces enfants, comme aussi de les emmener chez lui pour un bon espace de temps, quitte à les laisser ensuite retourner dans leur maison.

À ce moment-là, le peuple-fée cé1ébrait la fête du Temps, sous chaque colline hantée, à tour de rôle ; et quand ils arrivèrent à celle où vivait Lîr, les quatre enfants, par leur beauté, faisaient la joie et le délice de tous. Ils avaient coutume de dormir en des lits sous les yeux de leur père, et Lîr se levait chaque matin au petit jour pour aller s’étendre parmi ses enfants. Mais ce qui advint de tout cela, c'est qu'Ifé s'enflamma d'un feu jaloux, et qu'elle prit les enfants de sa sœur en dégoût et en haine. Alors elle prétendit être malade d'une maladie qui dura près d'une année entière ; et au bout de ce temps-là, elle acheva un coup de traîtrise, jalousie et cruauté contre les enfants de Lîr. Elle fit mettre au joug les chevaux de son char, monter les quatre enfants, et tous roulèrent vers le palais de Bôv Derg. Finuala n'avait aucune envie de la suivre, car, à la voir, elle devinait qu'Ifé méditait leur mort ou leur perte, et elle avait connu en rêve qu'une trahison contre eux hantait l'esprit d'Ifé. N'importe, elle ne put échapper à ce qui l'attendait. Quand ils furent en route, Ifé dit à ses gens :

- Tuez maintenant les autres enfants de Lîr, qui m'ont ravi l'amour de leur père, et je vous donnerai le choix d'une récompense entre toutes les bonnes choses de ce monde.

- Nous n'en ferons rien, dirent-ils. C'est une mauvaise action qui t'est venue en tête, et tu la paieras un jour.

Et comme ils ne voulaient pas faire à son gré, elle-même prit une épée pour se défaire des enfants ; mais, n'étant qu'une femme, et sans grand cœur, ni grande résolution dans l'esprit, elle ne put aller jusqu'au bout. Ils continuèrent vers l'ouest et le Lac aux Chênes, où elle arrêta les chevaux. Là, Ifé dit aux enfants de Lîr d'aller se baigner dans le lac, et ils firent comme on leur disait ; mais ils n'étaient pas plutôt dans le lac qu'elle les toucha d'une baguette druidique, et jeta sur eux l'apparence de quatre cygnes, blancs et beaux.

Et elle leur dit :

- Partez, enfants du roi ! Votre bonne chance vous est à jamais ravie. Triste sera votre histoire à ceux qui vous aiment.

C'est parmi les vols d'oiseaux qu'on entendra pour toujours vos cris.

- Sorcière, car nous savons maintenant quel est ton nom, dit Finuala, tu nous as frappés sans recours ; mais, même si tu nous pousses de vague en vague, il y aura des jours où nous toucherons terre ; nous recevrons de l'aide quand on nous verra, de l'aide et tout ce qui pourra nous soulager ; même s'il nous faut dormir sur les eaux du lac, nos esprits s'envoleront bien loin de grand matin. C'est une cruauté que tu as faite, Ifé, c'est fin cruelle à ton amour que de nous perdre ainsi sans raison ; la vengeance te poursuivra, tu périras en punition de ton crime, car ton pouvoir pour nous perdre ne passe point, de ceux qui nous aiment, le pouvoir pour nous venger. Et maintenant, fixe un temps à la durée de cet enchantement.

- Je le ferai, dit-elle, et pis vous en prendra de l'avoir demandé. La limite que je pose est que l'enchantement dure aussi longtemps que la Femme du Sud ne rencontrera pas l'Homme du Nord. Et puisque vous voulez le savoir de ma bouche, ni amis ni puissance que vous ayez ne pourra jamais vous délivrer de la forme où vous êtes, jusqu'à ce que vous ayez vécu trois cents ans sur le Lac aux Chênes, trois cents ans sur la Passe de la Moyle entre Irlande et Écosse, trois cents ans à Port Domnann ; et telles seront vos étapes à partir de ce jour.

Mais une manière de repentir alors vint à Ifé, et elle dit :

- Puisque maintenant je n'ai plus d'autres secours à vous donner, au moins vous allez pouvoir garder votre langage ; vous chanterez aussi la douce musique des palais souterrains, si douce qu'elle berce jusqu'au sommeil les hommes de la terre, et il n'y aura point au monde musique qui égale la vôtre ; vous garderez encore la raison qui fut vôtre et la noblesse, en sorte qu'il vous pèse moins de demeurer sous la forme d'oiseaux. À présent, disparaissez de devant mes yeux, Enfants de Lîr, avec vos têtes blanches et votre hésitant langage irlandais. Dure malédiction sur de tendres enfants, que de se voir jetés dehors, au gré du vent farouche ! Neuf cents années sur l'eau, le temps a quiconque serait long pour souffrir. C'est moi qui par ma trahison vous imposerai 1'épreuve, le mieux pour vous maintenant est de faire comme je vous dis. Et lui, Lîr, à qui son javelot donna tant de victoires, maintenant en lui son cœur est un noyau de mort. Le gémissement du héros me rend malade, et pourtant c'est bien moi qui ai mérité son courroux.

Alors on saisit les chevaux d'Ifé, on les enjugua à son char, elle poursuivit sa route jusqu'au palais de Bôv Derg, et reçut grand accueil des principaux du peuple. Le fils de Dagda lui demanda pourquoi elle n'amenait pas les enfants de Lîr.

-Je te le dirai, répondit-elle. C'est que Lîr ne t'aime guère, et qu'il ne te confiera pas ses enfants, de crainte que tu ne les gardes tout à fait, et loin de lui.

- La chose m'étonne, repartit Bôv Derg, car j'aime ces enfants-là plus chèrement que les miens-mêmes.

Il pensait, à part lui, que c'était une fourberie de la femme, et ce qu'il fit, ce fut d'envoyer des messagers dans le nord, à la Blanche-Colline. Lîr s'enquit d'eux pourquoi ils venaient.

- À raison de tes enfants, dirent-ils.

- Ne sont-ils pas allés vous voir en compagnie d'Ifé ?

- Non. Et Ifé prétend que c'était toi qui ne voulais pas qu'ils vinssent.

Lîr, à cette nouvelle, eut le cœur brisé de tristesse, car il devinait bien qu'Ifé avait conçu la perte ou la mort de ses enfants. Donc, au petit jour le lendemain, on saisit ses chevaux, et il prit la route du sud-ouest. Quand il fut parvenu jusqu'aux bords du Lac aux Chênes, les quatre enfants virent les chevaux approcher, et Finuala dit :

- Bienvenue soit la troupe de chevaux que j'aperçois venir vers la rive du Lac ! Les hommes qu'ils portent sont puissants, on lit sur eux la tristesse : c'est nous qu'ils poursuivent, c'est nous qu'ils cherchent. Approchons-nous du bord, É, Fiachra, gracieux Conn ! Les arrivants ne sauraient être que Lîr et sa maison.

Lîr, étant venu à la pointe du Lac, s'aperçut que les cygnes avaient la voix de personnes naturelles, et leur demanda comment il se faisait.

- Je te le dirai, Lîr, répondit Finuala. Nous sommes tes quatre enfants à toi, que ta propre femme, sœur de notre mère, vient de perdre sous la poussée de sa jalousie.

- Est-il aucun moyen de vous faire reprendre votre forme ?

- Il n'en est point. Tous les hommes du monde entier n'y pourraient rien, jusqu'au jour où nous aurons fait notre temps, et cela ne peut être avant qu'aient passé neuf cents ans.

En oyant cela, Lîr et ses gens poussèrent trois grandes, lourdes clameurs de chagrin, douleur et gémissement.

- Aimeriez-vous, dit Lîr, venir à terre avec nous, puisque vous avez encore votre même raison et votre mémoire ?

- Nous n'avons, dit Finuala, congé de vivre avec aucun être humain à présent : il nous reste notre langage, l'irlandais, et nous pouvons chanter de suave musique, belle à réjouir toute la race des hommes qui pourrait 1'écouter. Passez la nuit ici, nous vous donnerons notre musique.

Lîr et sa maison, donc, firent halte en ce lieu, tendant l'oreille à la musique des cygnes, et cette nuit-là jouirent d'un doux sommeil. Lîr, le lendemain matin, se leva de bonne heure et fit cette chanson :

"Il est temps de quitter ce lieu,
Je ne puis y dormir bien que je sois couché.
Séparé de mes chers enfants,
Voilà qui tourmente mon cœur.
C'est un cruel filet que je jetai sur vous,
Le jour où j'amenai dans ma demeure Ifé.
Je n'aurais jamais formé ce dessein
Si j'avais su ! si j'avais su !
Finuala, gracieux Conn, É, Fiachra, mon fils aux beaux draps,
C'est malgré moi que je vous quitte,
Vous et le havre où vous vivez."

Alors, il poursuivit jusqu'au palais de Bôv Derg, où l'accueillit une bienvenue ; mais Bôv lui fit reproche de ne pas amener ses enfants avec lui.

- Hélas ! dit Lîr, ce n'est pas moi qui refuserais d'amener mes enfants. C'est cette Ifé là-bas, ta fille d'adoption et la sœur de leur mère, qui leur a imposé la forme de quatre cygnes sur le Lac aux Chênes, comme le peut voir tout le peuple d'Irlande ; mais ils conservent encore leur raison, leur esprit, leur voix et leur langage irlandais.

À ces mots, Bôv eut un violent sursaut, car il connut que Lir disait vrai et après un reproche acerbe à Ifé, il lui dit :

- Traîtrise qui pour toi-même, Ifé, finira plus mal que pour les Enfants de Lîr ! Quelle forme toi-même penserais-tu la pire qu'on pût t'infliger?

- La pire serait, je pense, d'être muée en un démon de l'air.

- Et c'est celle ou je vais te changer.

Sur quoi il la toucha de sa baguette druidique, et elle se trouva soudain tournée en un malin esprit de l'air, et en cette figure elle s'enfuit sur l'aile du vent, et elle y est encore, et elle y sera jusqu’à la consommation de la vie et du temps.

Quant à Bôv et au peuple-fée, ils s'en vinrent à la rive du Lac aux Chênes, et y plantèrent leur camp pour écouter la musique des cygnes. Et les Fils des Gaëls avaient coutume d'y venir, non moins que le peuple divin, des quatre coins de 1'Irlande pour les ouïr, car jamais en Irlande il n'y eut musique délicieuse qui se pût comparer à la musique des cygnes.

Eux s'adonnaient, aussi, à conter des histoires, et converser chaque jour avec les hommes d'Irlande, avec leurs anciens maîtres et compagnons d'école, avec leurs amis. Et chaque nuit ils se reprenaient à chanter de très suave musique du pays-fée ; et quiconque oyait cette musique dormait un profond et calme sommeil, de quelque tourment ou longue maladie qu'il fût affligé, car, à ouïr la musique des oiseaux, il goûtait la plénitude du bonheur. Or donc, ces assemblées du peuple divin et des Fils des Gaëls continuèrent là, autour du Lac aux Chênes, pendant trois cents longues années. Et c'est alors que Finuala dit à ses frères :

- Savez-vous que nous avons achevé toute la part de notre âge que nous avons à passer ici, moins la nuit qui vient ?

Les fils de Lîr, à ces mots, furent saisis d'une grande tristesse, car à leur sens, pouvoir converser avec leurs amis et compagnons sur le Lac aux Chênes valait presque autant que de redevenir personnes naturelles, surtout en comparaison de leur sort à venir, sur la mer froide et tourmentée de la polaire Moyle. Ils vinrent le surlendemain parler à leurs deux pères, le vrai et l'adoptif, ils leur dirent adieu, et Finuala fit cette chanson:

"Adieu, Bôv Derg, gage de toute connaissance !
Adieu, père, adieu Lîr de la Blanche-Colline !
Voici venir, je crains, l'heure qui nous sépare.
Plaisante compagnie ! ô douleur, nous partons,
Mais non point pour vous aller voir.
Désormais, amis de nos cœurs.
C'est la Moyle tempétueuse,
Où nous vivrons, sans une voix auprès de nous.
Trois cents ans là, puis trois cents ans
Dans la baie des Gens de Domnann.
Ô pitié ! les Enfants de Lîr
N'auront la nuit pour les vêtir,
Ô pitié ! que la vague et le sel et la mer.
Frères, frais visages pâlis,
Qu'elle quitte à présent le lac,
L'ample troupe qui nous aimait !
Triste est la séparation."

Quand elle eut fini de chanter, ils prirent l'essor, d'une aile vive et 1égere, jusqu'à la Passe de la Moyle, entre Irlande et Écosse. Ce fut une douleur pour les hommes d'Irlande, et ils interdirent de tuer désormais aucun cygne, quelque chance qu'on eût de l'abattre, d'un bout de l'Irlande à l'autre.

C'etait aux enfants de Lîr un cruel lieu pour y vivre que la Passe de la Moyle. Quand ils virent autour d'eux la vaste côte, ils se sentirent noyés de froid, de crainte ; et toutes les misères qu'ils avaient traversées déjà ne leur semblaient rien, au prix de celles qui les attendaient sur la mer. Une nuit, donc, une grande tempête les assaillit, et Finuala dit :

- Frères chéris, ce serait pitié de ne point nous préparer à la nuit qui vient, car la tempête, sans manque, va nous séparer les uns des autres. Fixons quelque lieu où nous puissions nous retrouver, si nous sommes chassés à l'écart cette nuit.

- Décidons, dirent les autres, de nous retrouver à l'Écueil aux Phoques, puisque nous savons tous où il est.

Quand minuit vint, le vent survint avec ; la rumeur des lames s’éleva, dans les éclairs et le tonnerre, l'ouragan déchaîne balaya 1'étendue, et tant, que les Enfants de Lîr se trouvèrent épars sur la vaste mer, et que l'immensité les en égarait, et que pas un d'entre eux ne savait plus ou les autres étaient passés. Mais après l'ouragan tomba un grand calme. Finuala était seule sur la Moyle ; et quand elle vit que ses frères manquaient, elle les regrettait avec des plaintes lamentables, et elle fit cette chanson :

"Quelle pitié de vivre en l'état où je suis,
Mes ailes gelées sur mes flancs !
Peu s'en fut que le vent ne m'ait, dedans le corps,
Brisé le cœur, si É n'est plus.
Trois cents ans sur le Lac aux Chênes
Sans recouvrer ma propre forme,
Ce n'était rien au prix du temps
Qu'il me faut rester sur la Moyle.
Mes trois aimés, mes trois aimés
Dormant à l'abri de mes ailes,
Jusqu'au jour où les morts reviendront aux vivants
Je ne les verrai plus jamais.
C'est grand dommage de survivre
À Fiachra, Conn, sans rien savoir d'eux,
Et c'est grand'pitié d'être là,
Face aux cruautés de la nuit."

Elle attendit toute la nuit, sur l'Écueil aux Phoques, le lever du soleil, et tant, qu'épiant autour d'elle toute 1'étendu de la mer, elle vit enfin Conn approcher, les plumes trempées jusqu'aux os, la tête pendante, et son cœur lui fit grand accueil. Puis Fiachra s'en vint trempé, morfondu, épuisé et ils ne purent comprendre un mot de ce qu'il disait, accablé qu'il était par la froidure et la misère endurées. Finuala le mit sous son aile et dit :

- Nous serions bien aises maintenant si seulement É pouvait nous revenir.

Ce ne fut guère longtemps après qu'ils virent arriver É, la tête sèche et le plumage beau : Finuala lui fit grand accueil et le mit sous les plumes de son poitrail, Fiachra sous son aile droite et Conn sous son aile gauche, de sorte qu'elle les couvait tous trois de son duvet.

- Hélas ! frères, dit-elle, ce fut une cruelle nuit pour nous que la dernière, et plus d'une pareille nous en souffrirons avant d'être quittes.

Après ce jour, ils demeurèrent là un très long temps, endurant sur la Moyle le froid et la misère, jusqu'au temps où enfin une nuit tomba sur eux dont ils n'avaient jamais souffert la pareille, pour le gel, la neige et le vent. Ils pleuraient et gémissaient sur la cruauté de leur sort, le froid de la nuit, 1'épaisseur de la neige, l'aigreur du vent. Et après qu'ils eurent pâti du froid jusqu'à la consommation d'une année, alors une nuit pire encore tomba sur eux au cœur de l'hiver ; ils étaient sur l'Écueil au Phoques, l'eau gelait autour d'eux, et comme ils se reposaient sur le roc, leurs pieds, leurs ailes, leurs plumes gelèrent jusqu'à prendre à la pierre, si bien qu'ils ne pouvaient plus bouger. Et ils se débattirent si fort pour se délivrer qu'ils y laissèrent la peau de leurs pieds, leurs plumes, le bout de leurs ailes après eux.

- Hélas ! Enfants de Lîr, dit Finuala, peineux est le cas où nous sommes, car nous ne pouvons endurer que l'eau salée nous touche, et nous sommes tenus de ne pas la quitter : si le sel de l'eau entre dans nos plaies, c'est pour nous la mort.

Et elle fit cette chanson :

"Cette nuit se passe à gémir, sans plumes pour vêtir nos corps.
Qu'il est froid, le roc inégal, le roc coupant à nos pieds nus !
Cruelle fut notre marâtre, hélas ! de nous jeter le sort,
Qui de nous quatre fit des cygnes sur la mer. L'étuve où nous laver,
C'est le brisant du golfe où vole en écumant la crinière des lames ;
Nous buvons au lieu de la bière du festin, L'amère eau de la marée bleue."

N'importe ! il leur fallut revenir au courant marin de la Moyle, et l'eau chargée de sel était poignante et vive et cruelle pour eux, mais si âpre fût-elle, ils ne pouvaient ni la fuir ni s'en préserver. Ils restèrent le long de la rive à pâtir de toute cette misère jusqu'au jour où leurs plumes de nouveau crûrent, où leurs ailes, leurs plaies se trouvèrent entièrement guéries. Ils abordaient chaque jour à la rive d'Irlande ou d'Écosse, mais il leur allait revenir à la Passe de la Moyle chaque nuit.

Advint qu'un jour ils dérivèrent, dans le Nord de 1'Irlande, à la bouche de la Bann, et ils aperçurent une troupe de cavaliers, beaux à voir, vêtus d'une seule couleur, montant des bêtes excellemment dressées, de robe toute blanche, et courant la route qui vient droit du sud-ouest.

- Savez-vous qui sont ces cavaliers, Enfants de Lîr ? demanda Finuala.

- Non, dirent-ils. Mais ils pourraient bien être une bande soit des Fils des Gaëls, soit du peuple-fée.

Ils approchèrent encore de la côte, pour reconnaître qui c'etait ; et les cavaliers, les apercevant, vinrent au devant, assez près pour tenir conversation. Il y avait là les deux fils de Bôv Derg, É a 1'Esprit-Agile, Fergus Sage-aux-Échecs, qui étaient les chefs ; avec eux, un tiers des cavaliers du Pays Divin ; et c'étaient les cygnes qu'ils allaient cherchant depuis un long temps. Lorsqu'ils se furent joints, les uns et les autres mutuellement s'offrirent gracieuse et amicale bienvenue et les enfants de Lîr demandèrent des nouvelles de tout le peuple-fée et, plus que de tous autres, de Lîr, de Bôv Derg, et des leurs.

- Ils sont sains et saufs, leur fut-il répondu, tous au même lieu, dans le palais de ton père sous la Colline-Blanche, célébrant la fête du Temps de façon plaisante et heureuse et sans souci, n'était votre absence, et aussi qu'ils ne savent ce que vous êtes devenus depuis le jour où vous quittâtes le Lac aux Chênes.

- I1 n'en fut pas ainsi de nous, dit Finuala : nous avons passé par de grandes épreuves, misères et tourments sur le flux et reflux de la mer, jusqu'au jour où nous voilà.

Et elle fit cette chanson :

"On mène grande joie dans le palais de Lîr ;
On y boit force bière et vin ;
Pourtant froide est la place où cette nuit reposent
Les quatre enfants du roi.
Couverture sans une tâche,
La seule plume vêt nos corps ;
Et pourtant souvent nos habits furent de pourpre,
Nous buvions le doux hydromel.
Notre manger et notre boire,
C'est le sable et c'est l'onde amère de la mer ;
Pourtant nous avons bu souvent aux coupes rondes
La boisson de feuilles de coudre.
Nos lits sont les rocs nus que n'atteint pas la vague ;
Pourtant on nous tendit souventes fois des lits
De duvet ravi aux oiseaux.
Notre tâche est qu'il faut qu'on nage
Dans le gel, la rumeur des eaux ;
Pourtant plus d'une fois une escorte de princes
Chevauchait après nous jusqu'au palais de Bôv.
Voilà qui a flétri ma force
D'aller et de venir dans les courants de Moyle
Sans jamais pouvoir, au soleil,
Jouir de l'herbe tendre et molle.
Lit de Fiachra ou lit de Conn,
C'est l'abri d'une aile, à la mer ;
Lit d'É, c'est le duvet si doux d'une poitrine,
Tous quatre arrangés flanc à flanc."

Alors les cavaliers s'en furent au palais de Lîr et rapportèrent aux princes du peuple-fée tout ce que les oiseaux avaient souffert et en quel triste point ils étaient.

- Nous ne pouvons rien pour eux, dirent les princes ; mais nous sommes joyeux qu'ils soient encore en vie, car ils seront secourus à la fin de leur temps.

Quant aux Enfants de Lîr, ils retournèrent à leur repaire ancien sur la Moyle et y vécurent jusqu'à ce que le temps qu'ils devaient y passer fût passé. Alors Finuala dit :

- Voici pour nous venu le temps de quitter cet endroit : c'est au Port de Domnann qu'il nous faut aller maintenant, après nos trois cents ans ici. En vérité, là-bas, il n'y aura pour nous nul repos, nulle place pour atterrir, nul abri contre la tempête. N'importe ! puisque le temps est venu d'aller, partons sur l'aile du vent glacé, que nous n'allions pas nous perdre.

Ils partirent donc de la sorte, laissèrent derrière eux la Passe de la Moyle, descendirent à la pointe du Havre de Domnann et s'y établirent. C'est une vie de misère et de froid qu'ils y vécurent : une fois, la mer gela autour d'eux, tant qu'ils ne pouvaient plus bouger, et les frères se lamentaient ; mais Finuala les consolait, sachant qu'à la fin de leur temps le secours viendrait.

Ils demeurèrent au Port de Domnann jusqu'à ce que le temps qu'ils devaient y passer fût passé. Alors Finuala dit :

- Voici pour nous venu le temps de regagner le palais de Blanche-Colline, où notre père habite avec toute sa maison, avec tout notre peuple.

- Nous en sommes grandement réjouis, dirent-ils.

Ils prirent donc leur vol légèrement dans l'air pour gagner la Blanche-Colline. Mais voici comment devant eux ils trouvèrent la place : déserte. Rien que des tertres verts et des buissons d'orties, sans un toit, sans un feu, sans un âtre. Les quatre, serrés l'un contre l'autre, poussèrent trois cris de douleur et Finuala fit cette chanson :

"Hélas ! je demeure interdite :
Pas un toit et pas un foyer ! À voir ce qu'il est devenu,
Ce lieu est amer à mon cœur. Pas un chien et pas une meute ;
Pas une femme et pas un roi.
Nous ne l'avons pas connu tel quand Lîr notre père y régnait.
Ni coupe ou corne, ou beuverie dans une salle illuminée ;
Ni jeunes gens ni cavaliers: désert préfigurant tristesse.
Que les gens du lieu soient comme ils sont à présent,
La pensée est lourde à mon Cœur.
Ce soir, il est clair à mon âme que le seigneur du lieu n'est plus.
Ô maison, nous avions coutume d'y voir la musique et les jeux :
C'est change profond de la voir déserte comme elle est ce soir."

Cependant les Enfants de Lîr demeurèrent cette nuit-là dans le lieu qui avait été celui de leur père et de leur aïeul, où eux-mêmes avaient grandi ; et ils chantaient la très suave musique des palais divins.

Le lendemain matin au petit jour, ils s'élevèrent, gagnèrent 1'île de Clare, et tous les oiseaux du pays s'assemblaient autour d'eux sur le Lac aux Oiseaux.

C'est environ ce temps-là qu'il leur advint de rencontrer un jeune homme de bonne race, lequel s'appelait Aibric : il avait remarqué ces oiseaux, leur chant lui était doux, il les aimait grandement, et eux l'aimaient. C'est lui qui a rapporté toute l'histoire de leurs aventures et qui l'a mise en bel ordre. Et l'histoire qu'il conta de leur aventure dernière est telle que s'ensuit :

Ce fut après le temps où la foi du Christ et le bienheureux Patrick avaient paru en Irlande, que saint Mohévog arriva dans l'île de Clare ; et à sa première nuit dans 1'île, les enfants de Lîr entendirent la voix de sa cloche, qui tintait non loin d'eux. Les frères, à l'entendre, eurent un sursaut de crainte :

- Nous ne connaissons pas, dirent-ils, cette voix grêle et déplaisante qu'on entend.

- C'est la voix de la cloche de Mohévog, dit Finuala, et par elle vous serez délivrés de la douleur et de la misère.

Ils écoutèrent la musique de la cloche jusqu'à ce que matines fussent dites, et ensuite ils se prirent à chanter en sourdine la suave musique des palais divins. Or, Mohévog les écoutait, et il pria Dieu de lui révéler qui chantait cette musique, et il lui fut révé1é que les chanteurs, c'étaient les Enfants de Lîr.

Le lendemain matin, il s'avança jusqu'au Lac aux Oiseaux, vit devant lui les cygnes sur le lac et descendit vers eux jusqu'au bord de la rive.

- Êtes-vous les Enfants de Lîr ? dit-il.

- Nous le sommes, dirent-ils.

- J'en remercie Dieu, dit-il, car c'est pour l'amour de vous que je suis venu jusque dans cette île par-delà toutes les autres îles. Et maintenant, venez à terre, et confiez-vous à moi, que vous puissiez faire de bonnes œuvres et renoncer à vos péchés.

Sur quoi, ils prirent terre et se confièrent à Mohévog. Il les amena à sa demeure et ils avaient coutume d'entendre la messe avec lui. Il trouva un bon fèvre et lui fit faire pour eux des chaînes d'argent brillant : une chaîne il mit entre É et Finuala, une chaîne entre Fiachra et Conn. Et tous quatre élevaient son cœur et réjouissaient son esprit ; et quant aux cygnes, danger ou détresse ne les trouvaient plus désormais.

Or, en ce temps, le roi de Connacht était Leirgnenn, fils de Colmann; et Déoch, fille de Finghinn, etait sa reine : c'étaient 1'Homme du Nord et la Femme du Sud dont Ifé avait prédit la rencontre. La femme entendit parler des oiseaux, et un grand désir lui vint de les posséder : elle pria Leirgnenn de les lui amener, et il dit qu'il demanderait à Mohevog. Elle jura qu'elle ne resterait pas avec lui une nuit de plus s'il ne les lui amenait pas, et sur-le-champ quitta la maison ; et Leirgnenn envoya après elle des messagers pour la ramener, mais avant qu'ils pussent la rattraper, elle était déja à Kildoûn. Elle revint avec eux ; et Leirgnenn envoya des messagers à Mohévog pour lui demander les oiseaux, mais en vain. Une grande colère le saisit : il alla en personne trouver Mohévog et lui demanda si c'etait vérité qu'il lui eût refusé les oiseaux.

- C'est vérité sûre et certaine, dit le saint homme.

Là-dessus Leirgnenn se leva, s'empara des cygnes et les arracha à l'autel, deux oiseaux dans chaque poing, pour les ramener à Déoch. Mais il n'eut pas plutôt sur eux porté la main que tomba leur plumage ; et ce qu'il y avait à la place des cygnes, c'étaient trois maigres vieillards flétris, une menue vieille flétrie, que n'avaient plus ni chair ni sang.

À cette vue, Leirgnenn eut un grand sursaut, et s'enfuit. C'est alors que Finuala dit à Mohévog :

- Allons, baptise-nous, car notre mort est proche. Et, je m'assure, te séparer de nous ne te coûte pas plus qu'à nous de nous séparer de toi. Ensuite creuse notre tombe, et couche Conn à mon flanc droit, Fiachra à mon flanc gauche, E face à mon visage entre mes deux bras. Et prie le grand Dieu du Ciel qu'il te donne le temps de nous baptiser.

Alors les Enfants de Lîr reçurent le baptême, et ils moururent, et ils furent ensevelis comme Finuala l'avait prescrit, Conn et Fiachra à chacun de ses flancs, É face à son visage ; et on planta sur eux une pierre debout, on y grava leur nom en Ogham fourchu, on dit sur eux les lamentations dernières et leur âme monta au ciel.

Ici finit l'histoire des enfants de Lîr.

L'affaire du cimetière d'Highgate

Posté le 22.04.2006 par darkngoth
Depuis l'époque Victorienne s'étend à perte de vue, sur la colline d'Hampstead Hill au nord de Londres, un des plus beau et troublant cimetière d'Europe. Véritable nécropole, celui-ci est sillonné d'allées bordées de nombreux tombeaux baroques et gothiques ainsi que d'une avenue égyptienne. Dans d'autres endroits, les cercueils sont posés à même le sol des caveaux. De toute part, on rivalise de beauté et de romantisme dans le choix des styles des pierres tombales et des monuments funéraires. L'opulente végétation laissée à l'état sauvage ne fait qu'ajouter au charme de l'endroit. Le lieu le plus oppressant et le plus sombre de cette véritable ville, est certainement l'avenue réservée aux excommuniés, parricides et assassins en tout genre.

La légende affirme qu'au XVIII° siècle, un cercueil provenant de Turquie et contenant le corps d'un vampire aurait été entreposé dans une chapelle située à Highgate, par la suite on l'y aurait inhumé.

Mais c'est certainement Bram Stoker qui a fait passer ce cimetière dans l'immortalité. Etant membre de la Golden Dawn et ayant été initié à leurs rites magiques, il a du être marqué par ceux-ci et n'était plus profane quant à l'histoire des Immortels. Bram Stoker a installé le Comte Dracula à Carfax qui est situé à Hampstead Hill, c'est aussi dans ce cimetière qu'il fait se reposer Lucie Westenra. A la même époque, il se lia d'amitié avec le peintre et poète Dante Gabriel Rossetti, celui-ci était fou de douleur depuis la mort de son épouse Elizabeth Sidal, celle-ci étant décédée sept ans auparavant d'une overdose de laudanum. Ce serait sur le conseil de Stoker que Rossetti se rendit à Highgate et fractura la tombe où reposait son épouse. Il eut la surprise de découvrir la jeune femme allongée et intacte avec toutes les apparences de la vie, le rose aux joues, les cheveux brillants, comme si elle venait d'être déposée dans cette sépulture. Depuis, pour les habitants du village proche, Highgate a tout d'une ville vampire. Les apparitions y seraient très fréquentes.

En 1970 une entité serait apparue entre les tombes à plusieurs reprises effrayant la population. Deux jeunes filles qui rentraient chez elle et suivaient un raccourci par le cimetière furent poursuivies par une ombre noire et l'une d'elle resta souffrante et subit de nombreuses crises de somnanbulisme qui pendant des années l'attirèrent vers un des caveaux du cimetière. L'affaire s'intensifia lorsque l'on découvrit des dizaines de cadavres d'animaux vidés de leur sang.

Les ténèbres de Baudelaire

Posté le 22.04.2006 par darkngoth
Dans les caveaux d'insondable tristesse
Où le Destin m'a déjà relégué ;
Où jamais n'entre un rayon rose et gai ;
Où seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur
Condamne à peindre, hélas ! Sur les ténèbres ;
Où cuisinier aux appétits funèbres,
Je fais bouillir et je mange mon coeur,
Par instants brille, et s'allonge, et s'étale
Un spectre fait de grâce et de splendeur.
A sa rêveuse allure orientale,
Quand il atteint sa totale grandeur,
Je reconnais ma belle visiteuse :
C'est Elle ! Noire et pourtant lumineuse.

Lilith

Posté le 22.04.2006 par darkngoth
Il nous faut remonter en période assyrio-babylonienne, pour retrouver les fondements du mythe de la première femme, Lilith, cette mère obscure qui sous diverses apparences, plane à travers l’espace et les rêves des hommes, à la fois séductrice et envoûtante, vampire ou succube, mais toujours effrayante.

Dotée d’une imagerie très variée, ce qui nous éclaire sur la notoriété de son caractère de démon, c’est souvent sous les traits d’une superbe femme nue, parée d’une longue chevelure ondoyante, qu’elle est représentée, une vulve se dessine sur son front, ses jambes prennent la forme de serpents, et pour couronner sa majesté deux ailes lui confèrent un aspect prodigieux. Une autre image de Lilith, est celle d’une belle femme, coiffée d’une tiare, aux pieds et aux ailes d’oiseau rapace, elle est accompagnée d’une lionne et de chouettes.

Dans la magie gnostique, c’est vêtue de noir et assise sur un globe de même couleur, qu’elle représente une des configurations de la Déesse mère, celle là même qui préside aux plaisirs charnels. Ses qualités de déesse de l’amour et de la mort en on fait une divinité très conjurée dans la magie sexuelle.

De nombreuses incantations retrouvées dans de vieux ouvrages attestent de sa notoriété. Il est demeuré une invocation à Lilith, qui serait le texte délivré en 1592, par une entité inconnue, à Sir Edward Kelly, l’assistant de John Dee, celle-ci lui aurait été donnée lors d’une séance de vision astrale.

Le nom même de Lilith représenterait les ténèbres, l’obscurité : Leila ou Lavlah c’est la nuit, en conséquence le noir, pareillement à ces nombreuses Vierges Noires, parentes de Lilith, telles Isis, Kali, Sarah la noire, Marie l’Egytienne, dont les lieux de cultes étaient souvent établis sur l’emplacement d’anciens sites initiatiques, nous retrouvons là, le lien qui unit les anciennes déesses de vie, de mort, de fécondité et de forces telluriques, bien antérieures au christianisme.

Il est vrai que le noir effraie, nous entrons dans le monde obscur, cependant, étudié sous un angle plus symbolique, nous devons admettre que le noir est indubitablement l’emblème d’une science secrète, la preuve en est que le noir est la couleur du Grand Œuvre alchimique (l’œuvre au noir représente la phase de séparation et de dissolution de la matière. Pour les alchimistes, ceci constitue la partie la plus délicate du Grand Œuvre « Elle symbolise les épreuves de l’esprit se libérant des préjugés ».

C’est avec Agrat, Mahalath et Naamah, que Lilith passe pour être une des mères des démons, elle serait entre autre dans une tradition la mère d’Ormuzd ou Hormiz, dans une autre légende, c’est Asmodée, Prince des Démons qui est son fils. Alors que Lilith n’est presque pas mentionnée dans la Bible, il nous faut consulter le Talmud et le Zohar, pour mieux connaître son histoire, elle apparaît alors sous la forme d’une créature démoniaque à visage de femme, dotée d’ailes et portant de long cheveux. Ainsi la reconnaissent différents passages du Talmud qui parle d’ « un fœtus ailé comme Lilith », on dit encore d’une femme qu’ « elle laisse pousser ses cheveux comme Lilith ».

Dans tous les cas, elle est définie comme une créature essentiellement nocturne, c’est elle, également, que décrit le « Testament de Salomon », (ouvrage grec du IIIè siècle de notre ère, dérivé probablement d’un écrit ésotérique judéo-héllénique), elle y est définie comme errant à travers le monde et se présentant sous des dizaines de noms, pour rendre visite aux femmes en couche et s’efforcer d’étrangler leur enfant nouveau-né, ce sont par ailleurs ces deux atrocités qui lui valurent sa mauvaise réputation, il était de ce fait pratique courante de protéger les femmes en couche et les nouveaux-nés par des amulettes qui fixées aux murs des chambres et au dessus des lits étaient sensées l’éloigner. Il était aussi d’usage jusqu’au XVIè siècle, en Europe centrale, d’éveiller les enfants qui souriaient dans leur sommeil : on craignait qu’ « ils ne jouent avec Lilith », celle-ci avait la réputation de les emporter avec elle dès qu’elle les avait séduit.

Nous retrouvons dans le Vendidâd (l’un des livres de Zoroastre), un passage qui serait considéré comme l’une des bases du mythe juif de Lilith : « l’homme qui se souille involontairement pendant la nuit, est censé avoir eu des relations avec une succube qui concevra de lui. A moins qu’il ne récite certaines formules à son réveil, l’enfant appartiendra aux démons ». Lilith préside également à l’acte sexuel et dirige les incubes et les succubes, pousse les femmes à jouir de leur corps, et leur donne passions et orgasmes érotiques.

Lilith la séductrice assaille également les hommes, qu’elle provoque à de maléfiques rapports. Voici un texte emprunté à Johann Jakob Schudt qui raconte en 1717 :

« Les Juifs de Francfort croient fermement que lorsque le sperme échappe à un homme, il formera de mauvais esprits avec l’aide de Mahalath et Lilith, mais qu’ils mourront en leurs temps. La semence que répand à terre la masturbation, féconde Lilith et lui engendre des fils ».

Les récits concernant ces créatures étaient très fréquents au Moyen-Age et à la Renaissance, et l’on estimait couramment que les tentations physiques et les satisfactions qu’elles offraient aux hommes imprudents entraînaient ceux-ci dans le monde obscur de la sorcellerie. Cette crainte des succubes a été omniprésente jusqu’au 20 è siècle, l’exemple le plus marquant étant sans aucun doute celui d’Huysmans, celui-ci était allongé sur son lit, il fut alors réveillé, victime d’un rêve érotique très intense, il eut juste le temps d’apercevoir un succube qui s’évanouissait dans les airs. Le désordre de ses draps, l’empreinte qui s’y dessinait, le convainquirent de la présence physique du démon qui avait passé la nuit à ses côtés.

Dans la démonologie occidentale, Lilith est la Reine des Striges, ces démones vampires, ailées, munies de serres de rapaces, qui attaquent les hommes et les détruisent après leur avoir procuré des plaisirs érotiques, au Moyen Age, l’image de la Strige était synonyme de Goule et de sorcière, celles-ci étaient accusées de faire disparaître les enfants et de les tuer dans le but d’utiliser leur chair et leur sang pour la confection de philtres et de maléfices. Néanmoins, la légende qui a engendré un véritable « mythe de Lilith » est la traduction d’un passage du livre kabbalistique nommé « L’Alphabet de ben Sirah », ouvrage datant du XIè siècle. Voici les éléments mythiques auxquels fait appel l’alphabet de ben Sirah (J. Bril) : « Les deux premiers partenaires humains furent Adam et Lilith, ils avaient été créés de manière à répondre à un désir manifeste du Créateur : il y aurait égalité de droits entre l’homme et la femme. La tradition talmudique affirme même qu’ils avaient été créés unis par le dos.

Entre Adam et Lilith, un conflit naquit bientôt, dont le prétexte, fut la manière dont ils feraient l’amour – qu’elles seraient les positions respectives de l’un et de l’autre ? – dissimulant ainsi de façon symbolique le conflit latent des prétentions à la suprématie sociale. Lilith contesta les revendications de son mari à être le chef de famille, faisant ressortir l’équivalence de ses droits au sein du couple, équivalence résultant des conditions mêmes de la création. Adam maintint son intransigeance, affirmant qu’il était le seul maître et la situation ne fit que s’aggraver. Lorsque Lilith se fut rendue à l’évidence que l’entêtement d’Adam était sans espoir, elle se résolut à l’ultime démarche possible : elle invoqua le nom de l’Ineffable. Elle reçut alors miraculeusement des ailes et s’en fut par les airs hors du Jardin d’Eden. Le cœur brisé, Adam implora le Tout-Puissant : « Maître du monde, dit-il, la femme que Tu m’as donnée s’est envolée ! », Le Créateur, ému de la détresse d’Adam, envoya trois anges à la recherche de Lilith : Snwy, Snsnwy et Snglf, afin de la persuader de retourner à son foyer auprès de son mari. Lilith ne voulut rien entendre, même après que les anges lui eurent rapporté la sentence du Seigneur : elle mettrait au monde de nombreux enfants et cent de ses fils devraient mourir chaque jour. Désespérée par l’effroyable cruauté du châtiment, elle pensa mettre un terme à son malheur en se jetant dans la Mer Rouge. Mus par le remords, les trois anges lui accordèrent alors en compensation de la rigueur du jugement, qu’elle aurait tout pouvoir sur les enfants nouveau-nés, pendant huit jours après leur naissance pour les garçons, pendant vingt jours pour les filles, en outre, elle jouirait d’un pouvoir illimité sur les enfants nés en dehors du mariage. Toutefois, elle devrait s’engager à perdre ces pouvoirs chaque fois qu’elle verrait sur une amulette l’image de ces anges.

Lilith la réprouvée n’avait cependant rien perdu de sa séduction. Il arriva qu’elle rencontra un jour Samaël, maître des anges déchus, qui la trouva en train de se lamenter sur ses erreurs et sa solitude et il tomba amoureux d’elle. D’accord avec Lilith sur la question de l’égalité des sexes et de la similitude qui existaient entre eux, ils ont deviendront époux, ainsi, Samaël s’installa avec elle dans la vallée de Jehannum, le Gehenne ». Pour désigner davantage le rôle néfaste du couple maudit, le Talmud désignera Samaël du nom d’Adam-Bélial – dans lequel la racine bel est évocatrice de désolation et d’anéantissement. De son union avec Samaël, elle deviendra la Reine des forces du mal, Reine de Saba et immortelle.

Salem

Posté le 22.04.2006 par darkngoth
En 1692, à Salem, un petit village situé dans le massachusetts, aux États-Unis, plus de 200 personnes sont accusées de sorcellerie. Voici l'histoire d'une panique collective provoquée par la crainte irraisonnée du diable.




Au XVIIe siècle, l'église catholique prétendait que la socellerie était le pire de tous les pêchés. Elle était le fruit d'un pacte avec le diable. Les pasteurs protestants, pour leur part, rendaient Satan responsable de tout phénomène surnaturel. On croyait donc, à cet époque, que les symptômes comme les crises de nerfs, les convulsions et le délire auxquels on ne trouvait aucune explication médicale, étaient l'oeuvre de sorcières agissant au nom du prince des ténèbres. 1692, une véritable chasse aux sorcières a commencé dans un village de la Nouvelle-Angleterre appelé Salem.


Samuel Parris, pasteur de la communauté de Salem Village, coule des jours paisibles avec son épouse, sa fille Élisabeth, qu'on surnome affectueusement Betty, sa nièce Abigaïl Williams et son esclave noire Tituba. Celle-ci, pour amuser les fillettes, leur raconte à l'occasion des récits Vaudou et leur dit la bonne aventure. Toutefois, après un certain temps, envahies par des sentiments de culpabilité et de crainte du démon, Betty et sa cousine se croient damnées pour l'éternité. Leur santé se détériore: elles sont régulièrement en proie à des crises de convulsions. L'examen médical ne révélant aucun trouble physique et les traitements se montrant innéficaces, on déclare que les deux filles ont été victimes de Sorcellerie


Intérrogée avec insistance sur le nom de son persécuteur, Betty Paris, en pleine crise d'hystérie, s'écrie: "Tituba..." Il n'en faut pas plus pour qu'Abigaïl et les autres filles du village immitent leur camarade. Pressées de toutes parts, elles accusent plusieurs femmes de Salem. Dans la salle d'audience, les prétendues victimes fabulent pour obtenir leur libération. Une peur insidieuse s'empare des habitants de Salem.


Les jeunes filles qu'on prétend encorcellées en viennent même à accuser des gens irréprochables de la communauté. Les prévenus ont beau clamer leur innocence, on n'accorde aucun crédit à leurs démentis. Les arrestations se multiplient. À la mi-juin, 70 personnes sont entassées dans des prisons de Salem et même de Boston.


En réponse aux nombreuses pétitions qui sèment le doute dans leur esprit, les magistrats ordonnent la mise en liberté de quelques-uns des accusés. Vers la fin de l'année, les jurés reconnaissent publiquement avoir causé la mort d'innocents et ils demandent humblement pardon aux familles de ceux-ci. En moins d'un an, plus de 200 personnes ont été accusées de sorcellerie. De ce nombre, environ 150 ont été reconnues coupables puis emprisonnées. Cetains sont devenus fous, 19 autres ont été pendus.
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